1 couple, 2 indépendants : « C’est toujours un peu rock ‘n roll »

Crédit: Jan Crab

Elle est chef d’entreprise. Il est consultant en chimie, intervenant à l’UCL, et élagueur à ses heures. Ils sont tous deux parents d’une danseuse en herbe de 11 ans et d’un jeune basketteur de 9 ans. Et aussi famille d’accueil pour des enfants en situation d’urgence. Chez Céline Roisin et Benjamin Dieryck, le cumul des mandats n’est pas un gros mot. Ce qui l’est, c’est le temps gâché, qui n’est pas passé à créer, s’interroger, améliorer, apprendre, transmettre, entreprendre, embellir, partager, jouer. Et à être bien ensemble.

Texte: Sophie Dancot

Un peu à l’écart du centre de Gembloux, une grande maison lumineuse. Derrière les fenêtres de la rotonde, une vaste table de réunion ; à l’étage, une dizaine de postes de travail. À l’arrière, les pièces de vie familiales. Et devant la maison, une petite voiture blanche parée d’un nom délibérément rétro : Sol-Ex.

Sol-Ex est le bureau d’étude agréé en dépollution des sols créé par Céline en 2014. En quelque sorte, le troisième enfant de la famille, après Lili née en 2008 et Lucien en 2010. Et probablement le plus grand sujet de conversation à table.

Tout avait pourtant commencé de façon très classique. Retour au début des années 2000. Une rencontre sur les bancs de l’UCL, alors que Céline et Benjamin achèvent leurs études de bioingénieur. Une spécialisation et deux ans de recherche en érosion des sols pour elle, une thèse sur l’interaction plante-vecteur-virus pour lui. Puis un emploi de salarié pour chacun.

« Je voulais pouvoir faire mes propres choix – et les assumer »

« J’ai travaillé pour deux bureaux d’étude et un entrepreneur en assainissement des sols, avant de créer mon propre bureau en 2014 », raconte Céline. Une envie d’indépendance, aiguillonnée par certaines inefficacités dont elle ne parvient pas à s’accommoder dans les structures qui l’emploient.

Crédit: Jan Crab

Pour lancer son affaire, elle cherche conseil auprès de Job’in, structure wallonne de soutien à l’auto-création d’emploi. Ils l’aident à créer son plan d’affaires, à réfléchir à sa clientèle cible, à trouver un comptable.  Céline réalise ses premières études dans un bureau aménagé entre la chambre et la salle de bains, dans leur petite maison de l’époque. « Le plus grand enseignement de cette période, c’est l’importance de se faire accompagner. Intuitivement, il y a des tas de choses que j’aurais faites autrement. »

Un risque très mesuré

De son côté, Benjamin a terminé sa thèse et été recruté par une entreprise active dans l’homologation de produits agrochimiques. « Avec l’affaire de Céline, on prenait un risque très mesuré » se souvient-il. « J’avais un salaire fixe, on vivait dans une maison qu’on avait retapée nous-mêmes, on avait peu de frais et nul besoin de rouler en Rolls. »

Rapidement, Céline se retrouve submergée de travail. Elle bosse le soir, le weekend. Lili et Lucien ont 7 et 5 ans. « J’avais besoin de renfort. Mais un premier engagement est compliqué. Il faut doubler l’activité, prendre un secrétariat social, des assurances… »

Néanmoins, elle saute le pas. Aidée par un gentil coup du sort : la mise en vente d’une grande maison au centre de Gembloux, parfaitement adaptée pour une famille et un bureau d’étude d’une dizaine de personnes. Céline et Benjamin signent l’acte de vente, après un passage éclair à la permanence nocturne de l’administration communale pour devenir cohabitants légaux. « Un pur choix fiscal » précisent-ils avec un sourire complice. « Pour nous, l’engagement le plus important, c’était de devenir parents. »

Les bureaux sont aménagés en priorité. Le premier employé et la famille se retrouvent dans la maison durant l’été 2016. C’est aussi le moment que choisit Céline pour passer en société – une précaution utile pour séparer le patrimoine de la famille de celui de l’entreprise.

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Besoin d’oxygène

Quelques mois plus tard, c’est Benjamin qui saute le pas. « Après 7 ans de travail salarié, j’ai eu envie de diversification. J’ai commencé à donner des coups de main à un très bon ami qui fait de l’élagage, une vraie source d’oxygène pour moi. Quand je suis consultant, j’évolue dans un milieu aisé. Quand je suis élagueur, je suis couvert de boue, ne me soucie pas des convenances et ça me fait du bien. »

Benjamin prend un statut d’indépendant avec un projet clair : continuer à travailler à 80 % pour son ancien employeur, et consacrer les 20 % restants à l’élagage, au support IT de Sol-Ex, à ses cours de lutte biologique pour les futurs ingénieurs agronomes de l’UCL, et à la gestion du petit parc immobilier acquis par son grand-père. 

« À 2 entrepreneurs, on comprend que le boulot ne s’arrête pas à 17h »

Aujourd’hui, à 39 ans tous les deux, Benjamin et Céline sont heureux de leurs choix, même s’ils estiment avoir trop souvent la tête dans le guidon. Sol-Ex emploie désormais 6 personnes. « La maison nous permet de grandir jusqu’à 10. Mais on ne veut pas grandir pour grandir. Il y a une taille critique à atteindre pour pouvoir prendre certaines missions. » Le travail de Céline a évolué : « Je ne produis plus. Je gère l’équipe, le planning. Je me forme à la gestion financière et RH. Ça me plaît ! »

Benjamin travaille à côté des employés de Sol-Ex. « Les bureaux dans la maison nous permettent une flexibilité indispensable. Les enfants passent dire bonjour quand ils rentrent de l’école, nous font signe avant de repartir à leurs activités. » Ils ont appris à laisser travailler les adultes, tout comme le chat a compris que l’imprimante n’est pas un bon endroit pour dormir.

« Le plus compliqué reste la gestion du temps » reconnaît Benjamin. « On est tous les deux très impliqués dans ce qu’on fait. La charge de travail de Céline ne diminue pas. De mon côté, je n’arrive pas à réduire mon travail de consultant. Les chantiers d’élagage ont souvent lieu le samedi, et la gestion de patrimoine le dimanche. Quand on est entrepreneur et qu’on vit avec un entrepreneur, on comprend que le boulot ne s’arrête pas à 17h. »

« Ces moments où on peut réfléchir ensemble restent très précieux »

Benjamin lâche alors cette phrase qui fait sursauter Céline : « Sol-Ex reste notre sujet de discussion numéro 1. » Elle embraye : « Ces moments où on peut réfléchir ensemble restent très précieux. On se challenge mutuellement. »

Depuis 2017, Céline bénéficie aussi de l’accompagnement d’un dirigeant d’entreprise expérimenté issu du Réseau Entreprendre. « Une expertise qui m’a beaucoup aidée, par exemple quand j’ai dû licencier une personne. C’est la chose la plus difficile que j’ai dû faire de toute ma vie. Aujourd’hui, je me suis faite à l’idée que si un jour les choses vont mal, on devra se séparer de quelqu’un. Le sujet n’est plus tabou, il y a moins d’emprise des sentiments. Même revendre la société un jour n’est plus impensable. »

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Crédit: Jan Crab

Moments de rush et moments sacrés

« Les enfants comprennent que le travail est important et qu’il peut impacter notre vie de famille » enchaîne Benjamin. « On passe parfois des soirées à travailler, autant de temps qu’on ne peut pas partager. » Céline : « On essaie de ne pas arriver en dérapage contrôlé partout, tout le temps. Mais on se retrouve en permanence à tout optimiser. J’ai 10 minutes devant moi, je fais une soupe… » Mais il y a aussi les moments sacrés, comme les jeux de société du vendredi soir, que rien ni personne ne peut leur enlever.

Benjamin, Céline et leurs enfants sont aussi famille d’accueil pour les enfants retirés en urgence de leur milieu familial. « Une fois par an à peu près, nous accueillons un ou deux enfants pendant 6 semaines à quelques mois, le temps que la situation s’apaise chez leurs parents ou qu’une solution soit trouvée pour les aider » explique Benjamin. « Quand un enfant débarque, on se prend des coups, on finit sur les genoux. Mais cela remet l’église au milieu du village » poursuit Céline. « On ne peut plus se laisser happer par le tourbillon de ce qui est à faire : on se recentre sur les enfants, sur notre fonctionnement familial. Une vraie cure d’essentiel. »

Et puis il y a tout le reste. La course à pied pour se défouler. La piscine avec les enfants. Le basket et les cours de guitare de Lucien, la danse et le piano de Lili. Les apéros qui se prolongent avec les amis. Les dimanches après-midi à travailler au jardin. Les festivals de musique à Barcelone ou Lisbonne – Céline et Benjamin s’en offrent un chaque année. Et les cours de navigation à l’ULYC, pour décrocher le brevet qui leur permettra un jour de partir en voilier.

Crédit: Jan Crab

« La grosse inconnue, c’est l’accident ou la maladie »

Les deux entrepreneurs sont sereins. « Beaucoup de salariés se sentent protégés alors qu’ils peuvent être licenciés du jour au lendemain » estime Céline. « Un indépendant est aux premières loges, il peut voir les choses venir… La grosse inconnue, c’est l’accident ou la maladie. »

« L’élagage reste un métier dangereux » reconnaît Benjamin. « Et les assurances sont hors de prix. Comme tous les élagueurs, je suis assuré pour les dommages que je pourrais causer aux autres mais pas pour ce qui pourrait m’arriver. J’espère pouvoir arrêter de travailler assez tôt pour pouvoir profiter. J’ai vu trop de gens se tuer au travail jusqu’à 64 ans puis n’avoir plus d’énergie pour rien. L’important, ce sera de pouvoir faire mes choix les mains libres, sans pression. » Céline, elle, continuera tant que la passion dure. « Mon gros chantier aujourd’hui, c’est de rendre l’entreprise autonome. Faire en sorte que la société, et les 6 personnes qui en dépendent, continue de tourner si je suis out pour 6 mois ou un an. » Un chantier qui permettra aussi à Céline et Benjamin de partir sereinement en vacances dès que possible … et, qui sait, de hisser un jour les voiles pour un autre projet au long cours.

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