Kody: « L’humour de mon père est mon plus bel héritage »

Photo: Jan Crab

L’humoriste joue sur tous les tableaux : TV, cinéma, scène… Le chroniqueur qui ose tout dans « Le Grand Cactus » est en pleine écriture de son troisième spectacle. Belgo-zaïrois, très attaché à ses racines, Kody, jeune papa, a le goût des mots comme des valeurs essentielles. À commencer par la tolérance.

La présentation des Magritte, la fin de sa tournée, les tournages en TV mais aussi au cinéma, dont deux films « Lucky » et « Losers Revolution »… Kody a vu  ses efforts récompensés, un peu plus de 10 ans après ses débuts. L’année 2020 avait commencé sur les chapeaux de roue, la crise du coronavirus l’a vu poster des vidéos de confinement drôles mais aussi engagées. L’inspiration ne s’est pas tarie…

Comment avez-vous fait face au tourbillon de projets depuis 2019 ?

« Les choses n’arrivent pas par hasard, j’ai semé, avec mon équipe, des graines durant 10 ans qui prennent aujourd’hui. Il faut de la patience, de la ténacité et du travail, comme pour tout bon jardinier qui prend le temps d’arroser ses plantations. Je ne vois pas mon métier comme un sprint mais comme un marathon, il faut tenir la distance si on veut durer. Il n’y a rien de pire que d’être exposé sans se sentir prêt, je l’ai vécu il y a quelques années avec une émission de TV. Bien sûr, les circonstances de la vie font qu’on ne peut pas tout prévoir, heureusement. Et un événement en entraîne un autre. Il est certain que la visibilité des Magritte a donné un coup d’accélérateur à ma carrière, une sorte de conspiration du destin bienvenue. »

Êtes-vous quelqu’un de posé ou d’angoissé ?

« J’avoue être quelqu’un de désordonné, ce qui génère pas mal d’angoisse. J’ai des rêves mais je me perds souvent sur la route. Cependant, j’aime me perdre, cela réserve des surprises. Quand on arrive à dépasser sa peur, l’excitation prend le dessus. J’exerce un métier que j’ai toujours rêvé de faire, m’en rendre compte me permet d’aller au-delà de mon angoisse. L’humour est quelque chose de très anxiogène, faire rire est une promesse difficile à tenir. L’exercice exige un tel rythme que, si le rire ne survient pas au bon moment, la sentence tombe immédiatement. On passe vite pour un imposteur. D’autant qu’un humoriste sur scène est très différent qu’en TV ou en radio, il faut pouvoir jongler entre différentes techniques. Et le cinéma représente encore autre chose pour moi. Je ne suis pas encore suivi pour schizophrénie mais j’imagine que ça va venir ! »

Photo: Jan Crab

Comment avez-vous débuté ?

« Plus jeune, j’étais vraiment très timide. J’ai fait mes études au Collège Cardinal Mercier à Braine l’Alleud et j’y ai suivi des cours en arts d’expression comprenant du théâtre, du cinéma… Enfin, je m’ouvrais aux autres. Par après, l‘humour m’a permis de séduire mes amis ou les profs, en levant un voile sur ma pudeur. J’avais découvert mon arme de séduction massive : faire rire ! L’humour est culturel. La première fois que je suis allé jouer au Congo, il y a 10 ans, c’était lors d’une cérémonie familiale. Malheureusement, je n’avais pas adapté mes vannes. Difficile de rire à certaines choses si on n’a pas les mêmes références. En fait, j’ai une passion pour l’échec. J’aime tenter des choses, tomber pour mieux me relever. Un enseignement qui me vient de mon père. Ce n’est pas grave de tomber, on peut toujours se relever. »

« Un de mes amis m’a conseillé de faire du one-man show, j’ai commencé par faire des premières parties et ça a marché. Une jouissance inoubliable, avec déjà le rêve de devenir comédien. Un rêve désormais atteint puisque j’ai joué 3 pièces de théâtre et 8 films. J’ai vécu de belles rencontres, tellement magiques que je me demande parfois ce que je fais là. Quand je me retrouve avec Charlie Dupont, en Suisse, pour Little Dreams Foundation de Phil Collins, et qu’on le présente sur scène, c’est fou. Tout comme accueillir Monica Bellucci aux Magritte. Pourquoi moi ? Et pourquoi pas ! »

Avez-vous fait des études par goût ou par sécurité ?

« Le diplôme c’est ce qu’on en fait. Beaucoup de gens ont peur de suivre un autre chemin que celui qu’on veut leur tracer. Mais il faut arrêter de se mentir et oser, avec audace ou inconscience. Pourtant, les études de sciences politiques m’ont plu car j’ai baigné dans ce milieu depuis l’enfance. J’étais très proche de mon père, j’aurais pu suivre ses traces. Aujourd’hui, je suis toujours la politique de par mon métier. Un humoriste est une sorte de sociologue, prenant une photographie de la situation et y apposant un regard caustique ou ironique. Le rire vient toujours d’un constat dramatique ou tendu, d’une faille, rarement d’un événement heureux. »

L’humour est-il héréditaire ?

« Mon père avait énormément d’humour et savait capter son auditoire, il était très impressionnant. Son humour est mon plus bel héritage. Il nous a quitté le 15 novembre 2019 à 69 ans. Mais je suis content qu’il ait vu mon évolution. Je pense qu’il était fier. » 

Photo: Jan Crab

Comment vivez-vous votre double culture belge et congolaise ?

« Les deux pays sont mes racines. Je suis né à Schaerbeek et j’allais chaque année en vacances au Congo. Il y a eu une coupure de près de 15 ans mais j’y retourne le plus souvent possible, même plusieurs fois par an. Je suis parrain de diverses associations là-bas, notamment pour « Comequi » afin d’aider les agriculteurs à cultiver leur café et à vivre dignement. Une façon de parler positivement de ce pays, au-delà des images des conflits qui marquent l’inconscient. Le Congo est plein de gens courageux, créatifs et qui nourrissent une belle ambition. Sans oublier pour autant l’Est du Congo, ses crimes horribles, ses populations meurtries et ses femmes violentées. Heureusement qu’il existe des personnalités comme le Docteur Mukwege, Prix Nobel de la Paix, qui, avec le Professeur Guy-Bernard Cadière du CHU Saint-Pierre à Bruxelles, fait des miracles pour réparer ces femmes. En comparaison, je fais bien peu de choses, je ne sauve pas des vies. Même si l’art est le garant de l’équilibre de l’âme. » 

« Il existe un point commun entre la Belgique et le Congo : le surréalisme »

« Il existe un point commun entre la Belgique et le Congo : le surréalisme. On le partage, pas de la même manière mais avec la même faculté de rire de soi. Et puis, allez au fin fond d’un village congolais et vous y trouverez facilement quelqu’un pour vous dire quelques mots en néerlandais ou en wallon. Cependant, je regrette qu’on n’apprenne pas mieux l’histoire du Congo dans les écoles belges. »

Vous venez d’une famille nombreuse, recomposée. L’humour vous a-t-il servi à trouver votre place ?

« Nous étions 8 enfants, pas de la même mère, nous avons toujours vécu avec notre père. Je n’ai jamais pris l’ascendant dans les dîners de famille, préférant me tenir plus en retrait, et c’est toujours le cas aujourd’hui. J’observais et volais chez chacun des attitudes dont je me nourris peut-être aujourd’hui. J’ai trouvé une autre manière d’exister, sur scène. D’ailleurs, mon parcours en a étonné plus d’un. Un de mes oncles ne voulait pas croire que j’étais devenu humoriste, il a fallu qu’il me voie jouer pour l’admettre. » 

Que vous procure le jeu ?

« J’aime jouer un personnage, sortir de moi, être un autre, me réinventer, trouver des voix, des accents, des costumes… Je ne suis pas un imitateur, je préfère incarner une personnalité. Et malgré mon apparence physique, on y croit. Même quand j’interprète la Reine d’Angleterre en lui prêtant une voix en français. J’adore quand on me dit qu’on oublie ma couleur de peau mais je vais plus loin : voyez la couleur mais n’y prêtez pas attention, on s’en fout ! J’ai eu le grand bonheur de déjeuner un jour avec Jean-Paul Belmondo, il m’a dit que j’étais son meilleur imitateur ! » 

« Les mots sont des notes de musique qui permettent de créer une harmonie, ils ont un pouvoir magique. Après mes études, je faisais des concours d’éloquence avec un copain avocat et on s’échangeait de nouveaux mots appris durant la semaine. Et aujourd’hui, je suis bien entouré au « Grand Cactus ». Jérôme de Warzée, l’une des plus belles plumes de la scène francophone, a aussi ce goût des mots. J’ai grandi avec des socles : mes copains Alex Vizorek, Walter, Pablo Andres… Je suis un joueur d’équipe, même si j’apprécie la solitude par moments. » 

Photo: Jan Crab

Quelles sont les valeurs familiales que vous désirez transmettre à votre fille ?

«La valeur essentielle est la tolérance et nous la cultivons tous dans ma famille. L’acceptation de la différence et le respect font partie de mes principes. On est unique, comme tout le monde ! L’autre a beau être parfois surprenant, ce n’est pas pour autant qu’il faut le rejeter. Chacun a ses qualités et ses failles. »

Vous avez eu une enfance plutôt privilégiée. Vos engagements répondent-ils à un besoin de rendre ce que vous avez reçu ?

« Peut-être participent-ils de cela mais j’ai surtout la volonté d’agir, de ne pas rester spectateur, de prendre une part vive dans le monde qui m’entoure. Franchement, je ne fais pas grand-chose en comparaison avec les gens qui s’investissent toute une vie. Si je peux prendre un peu de la lumière focalisée sur moi pour la diriger sur des causes, tant mieux. Je soutiens, entre autres, Les Restos du Rire, La Chaîne de l’Espoir, un centre scolaire à Kinshasa où orphelins et enfants en difficulté sont accueillis… Je m’y suis rendu il y a 2 ans et je me rappelle d’une petite fille qui serrait très fort ses bonbons dans la main, elle qui ne reçoit jamais rien. Une image forte car je venais de devenir papa. Certes, je n’ai manqué de rien enfant, mais nous avons connu des périodes plus difficiles et mon père n’est pas né avec une cuiller en argent dans la bouche. Quand il n’a plus été ambassadeur, il a travaillé comme consultant, a tenu un restaurant qui n’a pas marché très longtemps. Ce sont des leçons de la vie qui vous apprennent les vraies valeurs, et les vrais amis. J’ai l’image d’un père qui s’est toujours battu, même dans la maladie. » 

Quel serait le grand rêve de Kody ?

« Avoir une ferme au Congo, planter des mangues, du manioc, de la vanille… Un rêve réalisable, un jour, je ne sais pas quand. » 

Les 5 objets importants de la vie de Kody

1 Eureux 

J’ai réalisé pour « L’Affordable Art Fair » cet Euro détourné en bois. L’humour est, selon moi, de l’art. Un art, considéré à tort comme mineur. J’avais donc créé, lors de cette foire d’exposition, un espace comme un juke-box où les gens pouvaient choisir entre différents types de blagues en payant avec cet Eureux ! Un clin d’œil à ma passion pour l’art et les jeux de mots.

Le carnet

L’outil indispensable, j’y prends note de tout depuis mes premiers spectacles. Je les garde tous mais mon côté désordonné fait que je les oublie parfois, pour mieux les retrouver plusieurs mois après et y pêcher une idée.

La plume

Celle-ci revêt une importance particulière. Le jour où ma fille sera plus grande, à ses 18 ans ou son mariage, je l’utiliserai pour lui écrire une lettre. Je la garde pour cette occasion.

Le livre de mon papa

« Persona non grata », qui traite notamment du contentieux belgo-zaïrois. Il l’a terminé, avec l’aide d’un ami journaliste, alors qu’il avait déjà eu son AVC il y a 5 ans. J’ai trouvé sa détermination très courageuse. Désormais, dans tout ce que je fais et ferai, il y aura toujours une part de lui.

La bière

 La « Bière des Amis », brassée à Ath, et dont je suis partenaire. Cette bière est ma belgitude, et son nom illustre parfaitement ce que je suis, un adepte du partage et de l’amitié. Notez qu’elle représente aussi ma « congolitude » car les Congolais sont tout aussi friands de bière ! D’ailleurs, un proverbe dit « Jus de maïs, je te plains quand tu es vide et je te vide quand tu es plein ». 

Texte: Gilda Benjamin

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