“9 personnes sur 10 vivent un processus de deuil normal”

Il fut un temps où le deuil était une période où il fallait digérer la perte d’un être cher le plus rapidement possible, pour ensuite reprendre le cours de sa vie. Aujourd’hui, le deuil exige d’intégrer véritablement cette perte. Une personne sur 10 n’y parvient pas et se retrouve enfermée dans un deuil complexe. Elle peut alors se tourner vers un thérapeute du deuil comme Johan Maes, pour l’aider à trouver une issue.

En 2017, 109 629 personnes sont décédées en Belgique, soit 9,7 pour mille Belges. Chacun devra un jour faire ses adieux à quelqu’un qui lui est cher. Le deuil fait partie de la vie. Ce n’est pas une maladie.

Si ce n’est pas une maladie, pourquoi existe-t-il des thérapeutes du deuil ?
Johan Maes : « Le deuil n’est résolument pas une maladie, c’est vrai. Les mots “deuil” et “thérapie” n’ont rien à faire ensemble. Je dirais même aux thérapeutes d’éviter le deuil, car c’est un processus naturel qui fait partie de la vie. En suivant une thérapie trop tôt, les personnes en deuil n’exploitent pas leur résilience et leurs stratégies pour y faire face. Des études révèlent que 9 personnes en deuil sur 10 digèrent cette perte normalement. Ces chiffres sont légèrement inférieurs dans le cas d’expériences très traumatisantes, comme la perte soudaine d’un enfant ou un suicide.

Une personne sur 10 se retrouvera réellement en difficulté et sera confrontée à ce que nous appelons un “trouble complexe du deuil”. Dans la prochaine édition du DSM (le Diagnostic and Statistic Manual of Mental Disorders, soit la Bible des psychologues et thérapeutes contenant tous les diagnostics et leur traitement), il sera d’ailleurs assimilé à un trouble isolé. Quand j’ai commencé, je ne me considérais pas comme thérapeute du deuil. Qui aurais-je été pour me présenter de la sorte ? Mais j’ai remarqué que les personnes en deuil pouvaient rencontrer de sérieux problèmes, que je ne savais pas comment soulager. C’est pourquoi j’ai commencé à me spécialiser. J’ai alors constaté que de nombreuses personnes en deuil complexe n’avaient pas reçu le bon traitement. L’aide reposait encore sur l’ancienne vision du deuil, celle où il fallait vite “digérer”.

C’est-à dire?
Pendant longtemps, le deuil a été réduit au traitement de plusieurs symptômes liés à la perte. Il convenait de “traiter” aussi vite que possible ces fâcheuses réactions mentales, émotionnelles, physiques… De les laisser derrière soi. Mais que signifie “faire le deuil” ? Si vous pleurez encore la mort de votre père 20 ans après, cela signifie-t-il que vous n’avez pas encore fait le deuil ? Devriez-vous alors vous rendre chez un thérapeute ? Rien n’est moins sûr. Selon la littérature d’autrefois, si on est capable de parler de la perte d’un proche sans pleurer, c’est qu’on en a fait le deuil. Ce sont des balivernes. Certains ne pleurent jamais et n’ont pas, pour autant, accepté cette perte, d’autres pleurent beaucoup. Les larmes ne sont pas un critère.

Comment envisageons-nous le deuil aujourd’hui ?
Comme quelque chose qui ne s’arrête jamais et qui n’a pas de fin. Non pas comme quelque chose que vous devez évacuer mais que vous intégrez dans votre vie. Une personne importante à vos yeux fera toujours partie de vous. Si le deuil était autrefois un sentiment négatif à laisser derrière soi le plus rapidement possible, nous le considérons aujourd’hui comme la réponse à la perte d’une personne avec qui vous entreteniez un lien fort (votre meilleur ami mais aussi une tante éloignée ou un animal domestique). Personne ne peut déterminer la force du lien que vous avez établi avec quelqu’un. Cette réponse s’inscrit dans votre vie et refait parfois surface. Il n’y a aucun mal à pleurer en pensant à votre père décédé il y a 20 ans.

“Une thérapie du deuil ne peut rien résoudre mais permet aux gens d’aller de l’avant.”

Le deuil complexe est-il un problème d’un autre ordre ?
Il s’agit, en effet, d’un problème sérieux. Les gens éprouvent de vraies difficultés car le deuil complexe induit une véritable souffrance qui porte préjudice à tous les autres aspects de la vie. Les personnes concernées se retrouvent dans une impasse et ont besoin d’être bien encadrées. Pour diagnostiquer un deuil complexe, il importe que ce deuil reste aigu, après de nombreuses années. Il peut se manifester par des douleurs physiques qu’aucun médecin ne peut expliquer, et par des douleurs psychologiques, des problèmes relationnels, de l’apathie au travail… Le corps peut se manifester de diverses manières.

Comment se retrouve-t-on dans cette situation ? Et surtout, comment s’en sortir ?
Pour faire face au stress, aux traumatismes, à la perte… il existe deux stratégies de base : la confrontation et l’évitement. Ces deux stratégies saines sont enracinées en nous. Un deuil sain va et vient entre ces deux stratégies. Il est bon d’affronter parfois la situation, d’en parler et d’exprimer de la colère ou de la tristesse (confrontation) et il est bon de regarder ailleurs, de se fixer de nouveaux objectifs, de se découvrir un nouvel amour (évitement). Par le passé, il fallait entrer en confrontation jusqu’à ce que ce soit “fini” et continuer ensuite à vivre. Comme si le deuil était un processus linéaire. C’est un mythe.

Un trouble apparaît lorsque la personne endeuillée est incapable de faire ce mouvement d’aller-retour et reste bloquée en phase de confrontation. Elle ne s’intéresse à rien ni à personne. Rien n’a plus de sens sans le défunt. Elle tourne en boucle, sa vie s’est arrêtée. Mais ceux qui cherchent constamment l’évitement rencontrent, eux aussi, des difficultés en n’osant pas affronter la réalité de la perte. Quelques discussions suffisent parfois à tout débloquer. Certains ne s’en sortiront, cependant, jamais.

Est-ce également une souffrance pour un thérapeute du deuil ?
Je vous assure que je ne m’y habitue pas. Je souffre toutefois moins de l’impuissance et de l’angoisse que je ressentais autrefois lorsque j’étais confronté à une mère qui avait perdu son enfant, par exemple. Je peux gérer la souffrance, aussi dure soit-elle, même face à des récits terribles. Mais ça me touche toujours profondément. Ce travail me rend plus anxieux au quotidien car j’ai conscience de ce qui peut arriver. Je ne parviens pas à dissocier les récits de mes patients de mon quotidien : un train qui passe me rappelle un garçon qui a été happé… et je fais un bond en arrière. Mais mon travail est précieux, il permet aux gens d’aller de l’avant. De nombreux spécialistes du deuil rencontrent des difficultés car ils sont formés pour résoudre quelque chose. Mais un thérapeute du deuil ne peut fondamentalement rien résoudre. Je ne peux pas ressusciter un enfant. Certains endeuillés en arrivent parfois même à me demander de “faire revenir” le défunt, comme si c’était possible. Je peux toutefois essayer de symboliser la personne et de faire le transfert de l’absence concrète à la présence symbolique. Je n’y vais pas par quatre chemins. J’explique que la personne meurt physiquement de façon irrévocable et définitive mais que l’amour, la relation, ne meurt jamais.

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